Chantiers d’espaces verts et livraisons des végétaux en temps de crise Covid- 19 : les producteurs s’adaptent aux besoins des collectivités


Enquête - Le 23 avril 2020



Regroupement des arbres déjà arrachés aux Pépinières Charentaises. © Antoine Daganaud / Pépinières Charentaises.

Alors que la filière du végétal rencontre des difficultés inédites en pleine crise, horticulteurs et pépiniéristes sont mobilisés pour assurer la reprise des livraisons. Côté collectivités, les commandes doivent néanmoins être anticipées dès aujourd’hui et prendre en compte de nouveaux éléments.





Soudés, ils font tous face à une crise sans précédent. Et pour cause, alors qu’approche la période la plus fructueuse de l’année – le printemps –, la plupart des producteurs de végétaux tournent à seulement 15 % de leur activité. Du jamais vu. Ils se remémorent la crise immobilière de 2008 qui avait engendré une baisse de 30 % dans le marché de l’aménagement paysager. Dix ans plus tard, tout commençait enfin à aller mieux... puis le Covid-19 a surgi. « On risque d’avoir un problème similaire à 2008, mais avec des conséquences amplifiées car le phénomène est encore plus important », explique Erwan Baron, gérant des Pépinières de L’Èvre (Maine-et-Loire). « Sur une production à cycle long, toute crise a en effet des conséquences plus lourdes. » La notion de cycle, principale différence entre horticulteurs et pépiniéristes, est en quelques jours devenue un inconvénient alors que se poursuit le confinement. Le cycle court concerne une végétation dite « de saison », comme les fleurs et les plantes annuelles. Le cycle long, les cultures de 2 à 6 ans voire plus, comme la plupart des arbres et arbustes. « Les pépiniéristes, certes moins impactés que les horticulteurs – qui réalisent au moins 70 % de leur chiffre d’affaires à cette époque de l’année – sont néanmoins fortement impactés par la crise dont les conséquences à long terme ne sont pas encore connues », explique Antoine Daganaud des Pépinières Charentaises. Mais des solutions existent.

© Antoine Daganaud /Pépinières Charentaises« On s’est toujours adapté pour pouvoir livrer en mai comme en août »

Une partie des livraisons qui devaient avoir lieu en mars et avril pourront donc être prévues plus tard. « Pour répondre aux besoins des clients, on s’est toujours adaptés pour livrer en mai comme en août », rappelle Erwan Baron. Grâce à un panel diversifié de techniques et une bonne gestion de l’eau, les plantes peuvent en effet être maintenues plusieurs semaines voire mois après l’arrachage. Conteneur, motte « coco » ou encore « air pot »... Ces méthodes de conservation ne datent pas d’hier. « Il a fallu qu’on élève notre niveau technique pour faire face à la concurrence étrangère », ajoute le pépiniériste. Le marché est en effet rude pour les pépinières françaises, à qui leur sont régulièrement préférés les tarifs de leurs voisins italiens, belges ou hollandais. « Aujourd’hui, seulement un tiers des végétaux est français dans nos aménagements, alors qu’il y a trente ans c’était les deux tiers... », déplore Erwan Baron.

Regroupement des arbres déjà arrachés aux Pépinières Charentaises. © Antoine Daganaud / Pépinières Charentaises.



Aux Pépinières de l’Èvre (Maine-et-Loire), les végétaux arrachés avant le 16 mars sont entretenus activement, pour une plantation jusqu’à mi-juillet. © Erwan Baron / Pépinières de l’Èvre.

Conserver les plantes : un pari risqué pour les professionnels

Si les techniques de conservation des végétaux sont efficaces, perfectionnées suite aux sécheresses à répétition, elles nécessitent un effort de manutention important de la part des pépiniéristes. « Dans un premier temps, il a fallu réunir les plantes au même endroit alors que nos hangars ne sont pas adaptés, raconte Antoine Daganaud. Il a aussi fallu installer de nouveaux systèmes d’arrosage... Tout cela représente un coût considérable. Et on prend le risque d’entretenir les plantes sans qu’elles ne soient achetées à la fin. »  Un pari sur l’avenir qui inquiète les professionnels. « Qui assume le surcoût de l’entretien pendant ces mois supplémentaires ? » questionne le pépiniériste. « On ne peut de toute façon pas se permettre de tout faire payer au client... » Pour une profession dont le bénéfice moyen représente 2% seulement du chiffre d’affaires, les temps sont durs. Erwan Baron ne voit qu’une solution : « Cette crise, c’est l’occasion de faire découvrir la grande variété des végétaux de la France... mais pour cela, on va avoir besoin d’un coup de pouce des élus. » Un coup de pouce que certaines collectivités ont d’ores et déjà enclenché.

Plantation des jeunes plants aux pépinières Charentaises. © Antoine Daganaud / Pépinières Charentaises.

Un partenariat entre producteurs locaux et élus pour maintenir la production

Si la ville d’Annemasse, en Haute-Savoie, ne compte que 35 000 habitants, elle n’en a pas moins une politique de végétalisation très développée. « Malgré les contraintes budgétaires qu’on a pu avoir dans le passé, on n’a jamais réduit notre budget dédié aux espaces verts », explique Agnès Cuny qui s’apprête à terminer son mandat en tant que maire adjointe en charge des espaces publics et bâtiments publics. « Avec la menace du confinement, on s’est bien sûr inquiétés », raconte Isabelle Baudet, responsable des services parcs et jardins de la ville depuis dix ans. « Mais quand on a reçu notre commande de mottes et de micro-mottes pour la production de notre fleurissement d’été, on a décidé de mettre en culture ces plantes. C’était inconcevable pour nous de ne pas le faire : ce fleurissement incite les gens à acheter des fleurs et à fleurir leurs balcons. On a un vrai rôle à jouer, on est les partenaires de nos producteurs. » Tous les quatre ans, la ville d’Annemasse sélectionne des pépinières ayant des caractéristiques de territoire proches des siennes. « Nous avons sélectionné trois pépinières de la région Auvergne Rhône-Alpes, avec lesquelles on souhaite nouer de vraies relations de partenariat sur plusieurs années. En confirmant nos commandes, on a voulu leur envoyer un signal fort pour leur dire qu’elles peuvent compter sur nous et qu’on ne les laissera pas tomber. » Annemasse recevra donc ses vivaces en septembre et ses arbres et arbustes en octobre-novembre. « On est surtout soulagés d’avoir anticipé l’achat des arbres », résume Isabelle Baudet.

© Isabelle Baude / Annemasse
À gauche : À Annemasse, la production dans les serres de la ville n’est pas stoppée en cette période de confinement. À droite : Des agents de la ville d’Annemasse se chargent de mettre en terre les végétaux fraîchement reçus. © Isabelle Baudet / Annemasse.

Un risque : ne pas pouvoir répondre aux demandes tardives des collectivités

Pour les plantations à plus court terme, les collectivités doivent anticiper dès aujourd’hui. « On peut encore arracher certains végétaux maintenant mais pour d’autres c’est trop tard », insiste Antoine Daganaud. Et pour cause, nombreux sont les pépiniéristes qui craignent de ne pas pouvoir honorer les demandes tardives des collectivités. Ce qui est certain, c’est que les pépiniéristes peuvent encore répondre à la plupart des commandes actuelles. « En fait, la question n’est pas "peut-on se faire livrer" mais "quand" ?, explique Antoine Daganaud. Jusqu’à mai-juin, pas de problème. Mais pour les grosses commandes pour cet été, de 50 nouveaux arbres d’un coup par exemple, ce sera compliqué. Il faudra alors s’orienter vers ce que les producteurs sont en mesure de proposer. » Commander rapidement, auprès de producteurs français et tout en étant en mesure d’adapter parfois sa demande à l’existant : tels semblent être les leviers pour permettre aux producteurs locaux de répondre aux besoins d’aujourd’hui comme de demain. « Si les donneurs d’ordre favorisent dès à présent l’achat français, nous pourrons nous relever de cette crise, déclare Erwan Baron. Mais si on ne maintient pas cette production française, on dépendra d’autant plus des autres et on risquera d’importer des végétaux non adaptés aux conditions naturelles de nos territoires. »

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