Quand le jardin devient une infrastructure urbaine à part entière

Enquête - Le 29 septembre 2020


La crise du Covid-19 conduira indubitablement à des changements de paradigmes : sociaux, économiques, culturels, écologiques, etc. Entre autres impacts, le confinement a réduit la vie culturelle à portion congrue. Les citoyens, privés de nature et de culture, ont un besoin impérieux de s’évader et les espaces verts sont les lieux propices à la respiration et à un nouvel imaginaire.


Jardin Agathe Roullot. © RP - Ville de Chaumont.


Éco-citoyen, partagé, botanique, de sculptures ou de château, le jardin revêt de multiples usages. Conçu de plus en plus comme une infrastructure urbaine à part entière, le jardin, lieu de respiration et vecteur de lien social et de mixité, sert aussi d’écrin à toutes sortes d’événements culturels et de productions artistiques.

Le jardin comme lieu de partage : l’exemple de Chaumont

À Chaumont (Haute-Marne), la création en 2013 du jardin Agathe Roullot a été entreprise dans le cadre de la rénovation du Cavalier, un quartier en périphérie du centre-ville. Grand projet environnemental, urbain et social, ce jardin participe de la refonte de l’espace de la ville et de la valorisation de certains quartiers (Le Cavalier, La Rochotte, Foch) visant à améliorer le cadre de vie des riverains et à leur donner un caractère plus résidentiel. « L’idée était de créer un lien entre Le Cavalier, le centre-ville et les quartiers historiques, qui puisse permettre une mixité sociale grâce aux activités développées dans le parc », précise Christine Guillemy, maire de Chaumont.

Outre un lien entre les espaces, figuré par un pont joignant Le Cavalier au quartier de la gare, ce jardin est aussi l’ouvrage partagé des habitants qui se sont investis, ensemble, dans le processus créatif et la mise en œuvre de ce parc primé aux Victoires du Paysage en 2018. C’est peut-être cette mobilisation collective et plurielle que reflète l’identité de ce lieu multiforme et ouvert à tous. Jardins partagés, vergers expérimentaux, espaces de détente, aires de convivialité, zones pour les enfants, mais aussi de nombreuses structures mises en place pour la commodité des personnes handicapées ou âgées, rampe d’accès le long du parc, espace potager surélevé, etc.

Le jardin Agathe Roullot est en somme un lieu de respiration et de rencontres, pensé comme un carrefour, un lieu de passage et de brassage mais aussi de spectacles, faisant la part belle au patrimoine local. En effet, le jardin se situe en partie à l’emplacement d’une ancienne carrière ayant servi à la construction du viaduc de Chaumont, monument emblématique de la ville. L’architecte-paysagiste Pascale Jacotot a d’ailleurs tenu à rappeler ce détail historique en aménageant le « jardin du rail », figurant le train qui apportait autrefois les pierres jusqu’au chantier du viaduc. Des stèles sculptées dispersées dans le parc évoquent aussi le travail de la pierre et le savoir-faire local en lien avec l’ancienne carrière. Espace de transition culturelle et sociale, ce jardin fait office de salle polyvalente à ciel ouvert, accueillant toutes sortes d’activités (théâtre, cinéma, concerts) ; il constitue une scène vivante et hors les murs à disposition d’habitants qui ne se rendraient pas naturellement au théâtre, pourtant proche.

Ce projet a motivé la ville à prendre d’autres initiatives. La maire de Chaumont rappelle ainsi que des jardins transitoires coconstruits par les riverains se développent dans d’autres quartiers excentrés comme celui de la Rochotte. Les habitants du centre-ville réclament eux aussi la mise en place de jardins familiaux et participatifs au pied du rempart de verdure qui entoure Chaumont. Autant d’initJardin Agathe Roullot. © RP - Ville de Chaumontiatives qui montrent l’envie des habitants d’investir les infrastructures végétales.

« On parle beaucoup de projet participatif mais, concrètement, c’est difficile à mettre en place. Or, par le jardin, par la végétation, on arrive à rendre populaire un programme et à faire en sorte que les habitants s’engagent. Même si nous sommes une ville à la campagne, on note un besoin grandissant de retour à la nature, de mettre les mains dans la terre. On nous avait prédit que le jardin ne vivrait pas bien dans ce quartier, qu’il serait vandalisé… Mais quand on donne du beau aux gens, cela ne les laisse pas indifférents et ils se l’approprient. »
Jardin Agathe Roullot. © RP - Ville de Chaumont.

Nouvelle scène : l’exemple des jardins de William Christie

Une approche partagée par le chef d’orchestre franco-américain William Christie qui a créé à Thiré, en Vendée, un jardin inspiré de la tradition musicale baroque (inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 2006) et conçu comme une scène nature encadrant le Bâtiment du 16e siècle. Pour Christie, la pierre du logis communique avec le végétal qui l’entoure, jardin et paysage, et se servent l’un l’autre, ce qui peut expliquer la composition plurielle des jardins du Bâtiment. Ceux-ci sont divisés en plusieurs secteurs thématiques : la cour d’honneur, le cloître, le pigeonnier, la terrasse, le jardin américain, le potager, le jardin rouge, le théâtre de verdure, le boschetto (bosquet en italien), le miroir d’eau et le verger, le tout encadré par les prés Est et Ouest.
Créé de toutes pièces à partir d’un terrain dénué de végétation, le jardin devient régulièrement le lieu de représentation de l’ensemble musical Les Arts Florissants, grâce aux grands espaces qu’il offre, que ce soit le fameux théâtre de verdure ou le miroir d’eau, une somptueuse pièce d’eau pouvant accueillir un grand nombre de spectateurs et de musiciens. Le caractère inédit de ce lieu, labellisé Jardin Remarquable en 2004, et son lien avec la musique en font un espace de beauté qui attire continuellement les visiteurs, en demande de vert et de culture, surtout après le confinement. William Christie souligne l’importance du travail des professionnels du paysage et des musiciens qui coconstruisent harmonieusement l’espace, partagé ensuite avec le public, créant ainsi une véritable œuvre vivante. Grâce au soutien du Département de Vendée, le jardin est resté ouvert durant le confinement malgré la baisse drastique d’activités culturelles.
Entre juin et juillet, de nombreux jours ouvrables ont été ajoutés et des petits concerts ont été donnés pour le plus grand plaisir des visiteurs. « Il était nécessaire que les gens, même avec le protocole sanitaire, puissent venir en petit nombre. Les gens avaient besoin de nature, de visites dans un lieu de beauté où coexistent musique et jardin », souligne le maestro.


À gauche : Théâtre de verdure. À droite : Le Miroir d’eau. © Julien Gazeau

D'autres lieux inédits en France mettent en lumière le rôle du jardin comme infrastructure culturelle. Sur les hauteurs du village de Machemont, le lieu-dit des Carrières de Montigny abrite un ancien théâtre de verdure, coincé entre d'anciennes carrières et un site troglodyte aménagé. En accueillant des projections cinématographiques, des concerts et des représentations théâtrales, cette scène au cœur de la nature témoigne du regain d’intérêt pour des sites naturels autrefois délaissés. De même, d'autres théâtres de verdure fleurissent à Grâne, dans la Drôme, à l'ombre des remparts du château médiéval, à Nyons, où les groupes musicaux et les associations sont les bienvenus pour donner des représentations, à Nice, à Marennes, ou encore à Languidic, etc. En faisant de ces espaces verts réhabilités des infrastructures urbaines à part entière, les villes répondent au besoin pressant de nature des citoyens dans un souci d’éco-responsabilité. Les espaces sont transformables, adaptables, recyclables. Les initiatives de ce genre doivent prendre plus d'ampleur et inspirer les territorialités à les développer.

Depuis le mois de mai et la réappropriation du droit à se déplacer librement, les jardins sont particulièrement plébiscités. Ce fut le cas lors des dernières Journées européennes du Patrimoine, où des plus beaux cimetières aux petits jardins secrets en passant par les jardins de sculpture et parcs des châteaux, ces écrins de verdure furent la destination privilégiée des visiteurs*.
 
* 13000 lieux de culture ouverts cette année pour les JEP. Source : Ministère de la Culture.

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Point de vue - Le 29 septembre 2020

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