L’agriculture urbaine au cœur de la ville-nature

Enquête - Le 12 December 2019



Le jardin des cultures à Lille (59). © DR.

Reconnecter les citadins à la nature, créer du lien social, favoriser la biodiversité en ville… les bénéfices de l’agriculture urbaine incitent de plus en plus de collectivités à soutenir cette activité en pleine mutation.

Agriculteurs, start-ups, associations, collectivités… l’agriculture urbaine revêt différents visages. Cette activité qui se résumait pendant longtemps aux jardins partagés ou familiaux est en voie de professionnalisation. Aujourd’hui, des structures agricoles encadrées par des salariés et des bénévoles se développent au sein ou en périphérie de nos villes. Spécialisées pour la plupart dans l’horticulture (41%), le maraîchage (35%), l’arboriculture fruitière (16%) ou encore la viticulture (9%)1, elles sont à la fois plus techniques et plus rentables.

Des enjeux sociaux, culturels et environnementaux

Depuis 2012, la commune de Mouans-Sartoux dans les Alpes Maritimes possède sa propre régie agricole, avec une production de 25 tonnes de légumes bio par an. Environ 85 % des 1 000 repas qu’elle propose chaque jour aux enfants de ses établissements scolaires sont issus de ses sols. Cependant, si nourrir les villes grâce à l’agriculture urbaine est une idée appétissante, elle s’apparente à une certaine utopie. En effet, cette nouvelle forme d’agriculture pourrait assurer au maximum 3 % de la production des villes européennes, et seulement en fruits et légumes et non en céréales2. Le jardin des cultures à Lille. © DR.« L'enjeu alimentaire pour les villes n'est donc pas tant de se nourrir via l'agriculture urbaine que de tisser des liens entre villes et monde agricole », souligne Guillaume Morel-Chevillet, responsable végétal urbain au sein de l’institut technique de l’horticulture ASTREDHOR et auteur du livre « Agriculteurs urbains : du balcon à la profession » (Ed. France Agricole). L'engouement autour de l’agriculture urbaine s'inscrit dans la volonté de certains citadins de se réapproprier une partie de leur alimentation. « On constate un changement de comportement alimentaire, plus sain, chez ces individus qui font ensemble l’expérience d’intervenir sur le paysage à dessein de le rendre comestible. »
À Lille (59), le jardin des cultures comprend des parcelles de jardins partagés mises à disposition des riverains depuis 2014. Chaque potager dispose d’un composteur, d’un abri avec récupérateur d’eau. © DR.


En réalité, l’intérêt des projets d’agriculture urbaine réside avant tout dans les apports sociaux et environnementaux, comme dans les quartiers Nord de Marseille (13), où la micro-ferme du Paysan urbain est un chantier d’insertion sociale, fédérant bénévoles, salariés et services civiques. À Paris (75), la mairie du 20e s’est jointe à l’association Veni Verdi pour transformer les espaces verts du collège Pierre Mendès France en exploitation agricole, entretenue chaque semaine par des bénévoles.


À gauche : Au cœur du quartier sensible du Clou-Bouchet à Niort, des habitants ont créé un jardin partagé avec le soutien du centre socioculturel et de l’association Vent d’Ouest. © VAL’HOR. À droite : L’écoquartier des Noés à Val-de-Reuil (Marne) met à disposition des habitants des jardins familiaux bio et une exploitation d’horticulture bio, support de réinsertion sociale. © VAL'HOR / Pierre-Yves Brunaud / Picturetank.

Un nouveau souffle pour les endroits « oubliés » des villes

Ces pratiques agricoles ne permettent pas seulement de créer du lien social autour d’une production alimentaire plus saine et respectueuse de l’environnement. Rétention des eaux de pluie, stockage de carbone, recyclage de déchets, préservation de la biodiversité… l’agriculture urbaine apporte également un certain nombre de services naturels à la ville. À New York par exemple, la Brooklyn Grange, ferme urbaine de 4 500 m² installée sur le toit d’un immeuble, stocke les eaux de ruissellement pour produire plus de 20 tonnes de légumes par an. Dans un contexte où 92 % des Français pensent qu’il n’y a pas assez d’espaces verts en ville3, de tels espaces de verdure constituent des îlots de fraîcheur pour lutter contre les fortes températures. « Chaque projet d’agriculture urbaine permet ainsi de donner une utilité et un nouveau souffle aux lieux non utilisés dans nos villes », explique Guillaume Morel-Chevillet.

Pour que les projets d’agriculture puissent jouer ces différents rôles, ils doivent intégrer un certain nombre d’éléments propres à leur milieu urbain. « Il faut déjà s’entourer de bons professionnels pour comprendre la réalité humaine, économique et sociale dans laquelle s’intègre un projet d’agriculture urbaine. En cela, l’intervention d’un paysagiste est indispensable », explique encore le spécialiste. Pour installer une ferme urbaine au 6e étage de son siège à Issy-les-Moulineaux (92), BNP Paribas Real Estate a ainsi été accompagné par l’agence de paysage Mugo et la jeune entreprise belge spécialisée Peas and Love. L’intervention d’un paysagiste est d’autant plus nécessaire si l’aménagement est très technique ou s’il se déroule sur des lieux à fortes contraintes, comme à Nantes (49) où Métropole Nantes Habitat a lancé un projet de serre en synergie thermique avec le toit d’un immeuble HLM.

Jardins familiaux situé au parc Balzac à proximité d'un immeuble. © Plante & Cité / Camille Touenart.

Un modèle fragile qui doit être soutenu

Pour concrétiser les projets citoyens d’agriculture urbaine, le soutien de l’agglomération ou de la métropole est en général indispensable. Afin d’accompagner les agriculteurs urbains, Guillaume Morel-Chevillet recommande dans un premier temps aux élus de « protéger le foncier agricole existant et de mettre des espaces publics à la disposition des particuliers, tout en limitant l’étalement urbain ». À plus grande échelle, l’agriculture urbaine doit être pensée en amont des choix alimentaires et d’aménagement des territoires. « À l’échelle territoriale, l’agriculture urbaine peut s’inscrire dans les projets alimentaires territoriaux (PAT) ainsi que les PLU(i)4. »

Guillaume Morel-Chevillet signale enfin qu’il « ne faut pas sous-estimer l’investissement conditionnant de telles initiatives citoyennes. Un soutien local ou régional est souvent apporté par les collectivités aux agriculteurs urbains, afin de leur fournir l’équipement nécessaire. » À Paris (75) par exemple, l’agriculture urbaine bénéficie depuis 2016 d’un programme dédié, « Parisculteurs », fort d’un budget de 8 millions d’euros. Plusieurs sols et toitures publics sont gratuitement mis à disposition pour des projets d’agriculture ou d’horticulture urbaine. Une aide indispensable alors que très peu de projets d’agriculture urbaine sont rentables et qu’environ 80 % meurent dès la première année5. Pour Guillaume Morel-Chevillet, « ce modèle doit être accompagné pour porter durablement ses fruits et produire des bénéfices écosystémiques ». (lire l'interview de Guillaume Morel-Chevillet)

Agir pour les agricultures des aires urbaines



Pour en savoir plus : consultez également le guide d’aide à la décision de Plante & Cité et Terres en villes, 2017. Agir pour les agricultures des aires urbaines. Disponible sur plante-et-cite.fr





1 Selon les chiffres avancés par Agreste lors du recensement agricole de 2000 en milieu urbain.
2 Étude menée aux Pays-Bas en 2016.
3 Étude NewCorp Conseil, 2018.
4 Plan local d’urbanisme intercommunal.
5 Audrey Garric pour Le Monde : L'Agriculture urbaine peut-elle nourrir les villes ?